Hors-Cadre #8 : Scolarisation – Non-scolarisation

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.

La Lanterne : Tu as parlé de l’école comme d’un « système carcéral », c’est fort, en même temps tu dénonces le côté théorique de la notion de liberté. Peux-tu expliciter ton positionnement par rapport à la non-scolarisation ?

Manon Soavi : Je dirais « satisfaction du besoin ou insatisfaction », il y a un rapport avec la question ! Aujourd’hui, un enfant va aller à l’école pour un hypothétique avenir qui ne sera peut-être pas du tout ce qui était prévu, il peut finir au chômage… L’effort fourni est complètement décorrélé de la satisfaction du besoin.

Cela crée une grande souffrance psychologique de faire des efforts pour quelque chose qui n’en finit pas. Ce n’est pas la même chose que lorsque tu chasses et que c’est dur, ou lorsque que tu ramasses les blés et que tu es fatigué, mais que le soir tu as quelque chose. C’est une souffrance sans fin. D’un point de vue psychologique c’est terrible. B. Bettelheim (1) parle de ce phénomène à propos du traitement des prisonniers dans les camps de concentration : il explique que l’un des moyens de casser la cohérence psychique des prisonniers consiste à leur faire faire des choses absurdes pour lesquelles ils ne savent pas en fonction de ce qu’ils font s’ils seront punis ou non. Pour moi, l’école, de par son manque de corrélation entre l’effort fourni et la satisfaction obtenue, ressemble à cela et casse la cohérence intérieure, d’autant plus que cette logique est appliquée à des petits enfants qui sont en train de se construire.

Forcément, ces conditions poussent à se construire contre, en protection, en réaction… ça fait des dégâts effectivement. La contrainte et la coercition sont très fortes, et puis il y a un horizon infini, 18 ans c’est quand même le bout du monde.
Cela signifie que pour un petit enfant il y a une vie de souffrance devant lui, ça ne s’arrêtera jamais.

À cela s’ajoute le rôle de la culture de masse : les médias, les loisirs disponibles en permanence grâce au téléphone, tablettes et autres qui offrent une compensation à nos difficultés… c’est la sublimation cérébrale de la souffrance. Autrefois il n’y avait pas tout ça, aujourd’hui il y a la possibilité de vivre une vie par procuration. On peut vivre une vie dans des mondes imaginaires, que ce soit des jeux, des séries, des films, des livres de fantasy. Je ne remets pas en cause les objets ou œuvres en tant que tels, le problème c’est l’utilisation qu’on en fait. La surabondance d’œuvres de ce genre en fait des drogues, on consomme cette drogue pour supporter notre vie, et ça c’est un autre problème.

En tout cas, pour revenir sur l’apprentissage et la nécessité de faire des efforts, ce n’est pas si simple. D’un côté effectivement il y a un système hyper contraignant qui est l’école, de l’autre on a la non-scolarisation pour certains. La première difficulté de la non-scolarisation, c’est que les parents ont eux-mêmes été scolarisés, donc ils ne savent pas ce qu’est vraiment la non-scolarisation. Il faut déjà qu’ils fassent un travail pour se déscolariser eux-mêmes et cela prend du temps.
Cela demande tout un travail de réflexion car le risque, c’est de faire simplement tout le contraire, l’opposé de la contrainte totale et absurde que représente l’école, c’est-à-dire l’absence de contraintes, situation toute aussi absurde. On enlève la contrainte et on croit qu’on va obtenir la liberté, mais on n’obtient pas la paix en arrêtant la guerre. Bien sûr il faut déjà commencer par arrêter la guerre mais cela ne suffit pas. Si les gens ne sont pas prêts, on n’aura pas la paix. On aura juste une autre guerre. Donc il ne suffit pas d’arrêter. C’est un premier pas ok, mais ensuite il faut découvrir ce qu’est la vraie paix, comme il faut découvrir ce qu’est la vraie liberté.

Il y a un risque pour les enfants non-scolarisés, c’est celui d’avoir une vie hyper facile, d’avoir trop peu de contraintes. Dans notre vie quotidienne, nous n’avons plus de contraintes de chasse, de cueillette, de quête de nourriture. Aujourd’hui, dans notre monde occidental, bien sûr il y a des gens très pauvres, mais pour la plupart des gens et notamment ceux qui sont non-scolarisés, il y a de l’eau quand on ouvre le robinet, de la lumière quand on appuie sur le bouton, une machine à laver qui lave la vaisselle, une machine à laver qui lave le linge…
Donc tout est hyper facile ! Ma grand-mère n’avait pas de machine à laver le linge et lavait tout dans la baignoire. Que ce soit bien clair, je suis très contente de ne pas avoir à faire ça, de pouvoir appuyer sur un bouton et que la machine le fasse à ma place, je ne réclame pas de revenir au lavoir ! Mais ce temps et cette liberté, qu’en faisons-nous ?

Nous nous retrouvons dans la position des aristocrates. Je crois que quelqu’un a fait le calcul du nombre d’esclaves qu’il faudrait pour vivre la vie que l’on vit aujourd’hui en termes de machines et de consommation d’électricité, d’énergie etc. Il faudrait une quantité d’esclaves énorme ! Ce que je veux dire c’est qu’on a parfois l’impression d’être un peu fauchés, mais en fait on vit à un niveau de vie d’aristocrates ! On a à manger, on est au chaud, on a internet… On a une quantité de choses ! Et donc du temps, de la liberté, du choix. Et la question est : qu’est-ce qu’on en fait ?

Pour les enfants qui vivent dans ce milieu, il ne s’agit pas non plus de leur rajouter des contraintes qui ne correspondent plus à notre époque, de leur demander d’aller chercher de l’eau à la source alors qu’on en a en tournant le robinet. Ce serait un peu dingue ! En revanche, on peut se poser la question suivante : existe-t-il sur Terre un animal, ou un être vivant, qui grandisse sans faire d’efforts pour vivre ? Je pense que pour la plupart, non. La plupart doivent courir, chasser, échapper à leurs prédateurs, se cacher, trouver un abri… Il y a une activité de l’animal pour sa vie et sa survie.

Si les enfants grandissent comme des Coqs en Pâte, qu’on leur sert sur un plateau tout ce qui est nécessaire à leur survie, ok très bien, ils n’ont pas la contrainte de l’école, ok super, donc qu’est-ce qu’il leur reste comme activité pour s’activer ? Des jeux ? Oui des jeux, d’accord. Nous vivons dans une époque où nous disposons d’une quantité de jeux, Lego, poupées, de livres… Nous avons une quantité de choses, donc il reste effectivement la consommation. La consommation de jeux, de media… Quelle est la solution à tout ça ? Je me rends compte que le constat est pessimiste.

Je pense qu’il faut d’abord en prendre conscience, réaliser que nos enfants vivent dans des conditions matérielles qui n’ont jamais existé auparavant. Même nos grands-pères ne connaissaient pas ça. Même mon père, quand il était petit, allait chercher l’eau à la fontaine, il y avait une voiture dans le village, pas de télévision. Aujourd’hui quand on s’ennuie, on regarde un film… On a des réponses à tout, comme ça !

On peut déjà prendre conscience de cela, le réaliser pour soi-même. On ne peut pas appliquer quelque chose à ses enfants sans se l’appliquer à soi-même. Être dans une recherche de cohérence et retrouver à travers des activités concrètes, réelles, une réponse à ce besoin intérieur de faire des choses, que ce soit la menuiserie, la mécanique, la danse, la poterie… Je pense qu’il est important d’accompagner les enfants, ça peut-être dans diverses choses, cela peut prendre différentes formes au fur et à mesure de leur âge, mais il est important de les stimuler vers la satisfaction d’un effort abouti.
La contrainte est nécessaire, mais on ne force pas les enfants à faire quelque chose qu’ils ne veulent pas faire, on les stimule, on les accompagne dans le fait d’avoir de la persévérance, il faut leur montrer aussi, il faut être avec eux… Je ne pense pas qu’il y ait de solution miracle. Je sais que dans mon cas il a été vital que j’entre en apprentissage à l’extérieur à l’adolescence, que je sois en contact avec les responsabilités et qu’on compte sur moi pour des choses importantes, sérieuses.

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #9 : Accompagner
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Ce jeudi 9 janvier, rencontre avec Manon Soavi à Toulouse

Photos 1, 2, 3 : Jérémie Logeay
  1. Bettelheim B., La Forteresse vide, NRF Gallimard éd., 1969 []