Hors-Cadre #6 : Enseignement ou transmission

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.
Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020 à Toulouse.

La Lanterne : Ton parcours est marqué par le fait de ne pas avoir été scolarisée mais aussi par une attitude par rapport aux apprentissages : tu ne voulais pas apprendre le piano mais jouer, ni étudier pour étudier. Pourtant, toi-même, tu as enseigné le piano et aujourd’hui encore tu enseignes… ou transmets quelque chose à travers la pratique de l’Aïkido et du sabre, quel est ton rapport à l’enseignement ?

Manon Soavi : À trente ans j’ai eu un enfant et c’était impensable pour moi d’arrêter le piano, impensable. Je m’étais dit qu’il faudrait que je trouve le moyen de continuer parce que c’était tellement important pour moi de jouer. Après sa naissance et les premiers mois lorsqu’il était petit et qu’il demandait une attention constante, une présence, j’ai voulu reprendre.

Je me suis alors aperçue de ce que je savais déjà bien sûr : le piano demande énormément d’heures de travail seule, pour arriver à faire quelques heures de répétition et 1h30 de concert. Mais je n’avais absolument plus la disponibilité.
Comme j’ai fait le choix de ne pas confier mon enfant ni à une baby-sitter, ni à la crèche, ni à personne, il ne me restait que les heures du soir, où j’étais fatiguée, pour jouer avec un casque et un système silencieux, c’était fatiguant, frustrant, pour un résultat qui n’était pas assez correct.

Au final, à ce moment-là jouer du piano est devenu trop lourd. Il n’y avait plus moyen que ce soit un plaisir de jouer. Là il y avait trop de contraintes. De plus, je me suis aperçue que pour être pianiste concertiste il fallait être très très centrée sur soi-même. Il fallait penser à soi d’abord, et ça je n’arrivais plus à le faire comme je le faisais avant.
Même si je n’ai jamais été une diva, c’était moi qui comptais, c’était mon état. La journée devait me permettre d’arriver en meilleure forme le soir pour le concert ou pour des répétitions importantes. Je ne pouvais plus juste penser à moi, et moi au service de la musique. Et ça c’était difficile.
Je n’ai pas décidé ça avant d’avoir un enfant. Avant, je pensais trouver une façon de reprendre parce que le plus important c’était le piano. Mais après il s’est avéré que quelque part, le plus important c’était mon enfant.

C’est alors que quelque chose que je faisais depuis très longtemps a émergé. J’ai commencé les arts martiaux à six ans avec mon père, Régis Soavi (1), avec la pratique de l’Aïkido, du Ken (2) et du Jo (3), puis il y a quinze ans j’ai commencé à pratiquer le Kiraku-ryu avec Tatsuzawa senseï et Saï senseï (4), un Koryu (école ancienne d’art martiaux japonais) avec du Ju Jitsu, avec les armes comme le Kenjutsu, le Iaijutsu, le Bojutsu etc. Notamment le sabre, c’est quelque chose qui m’a toujours particulièrement plu. Ce qui s’est avéré à ce moment-là, c’est que j’avais besoin d’avoir une activité. À un moment donné ça s’était manifesté à travers le piano, ce n’était plus possible mais j’avais besoin de faire autre chose qu’uniquement m’occuper de mon enfant.

Séance d’initiation au Iaïjutsu – Stage d’été de l’Ecole Itsuo Tsuda, 2019 – Le Mas d’Azil

 

Enseigner le piano m’ennuie parce que j’ai envie de jouer. D’autre part mes élèves, par définition, sont toujours moins bons que moi, forcément parce que sinon ce serait moi l’élève… j’ai enseigné quand même pas mal en fait, j’ai donné des cours pendant quinze ans environ, j’avais une dizaine d’élèves. Mais c’est vrai que je préférais jouer moi-même.
Maintenant enseigner l’Aïkido ou le sabre, effectivement, c’est différent parce que c’est plus imbriqué, on pratique aussi. On enseigne et on pratique soi-même. On fait les démonstrations, on pratique avec les gens… L’enseignement du piano, tu es assis à côté et tu ne joues pas, tu ne fais rien, enfin tu critiques ou tu donnes des conseils ou autre. Il y a des gens que ça passionne… mais c’est vrai qu’enseigner l’Aïkido ou le sabre, c’est différent, il s’agit beaucoup moins d’une transmission du haut vers le bas, unilatérale.

Récemment, un matin à la fin de la séance d’Aïkido, Régis Soavi Sensei a dit : « Si on “apprend l’Aïkido”, un jour on risque de “connaître l’Aïkido”, et c’est triste. Aïkido est une voie, et la définition de la voie, c’est que c’est un chemin, donc c’est quelque chose qui ne s’arrête pas, ce n’est pas “apprentissage, maîtrise et application” ».

Dans la majorité des systèmes d’apprentissage, y compris la musique pour ce que j’en ai connu, et effectivement aussi dans les arts martiaux, il y a un cursus, des niveaux, des techniques à connaître, on doit maîtriser certains éléments, à un moment donné on arrive au diplôme qui sanctionne qu’on connaît, qu’on est compétent, et ensuite on peut appliquer, exercer. On peut envisager l’Aïkido comme ça, comme on peut envisager toute activité comme ça.
Mais il y a aussi l’orientation qu’a donnée Maître Ueshiba (5), qui était un Budoka, quelqu’un de très fort, c’est le dépassement auquel il arrive dans les dernières années de sa vie, le dépassement de l’idée de confrontation, ce qui ne veut pas dire nier la confrontation, mais dépassement de la confrontation.

Arriver à dire qu’« Aïkido est Amour », ça fait un peu Kawaï (mignon), un peu ridicule, pourtant, quand un Japonais très âgé, issu d’un milieu assez rigide, dans une société rigide comme celle du Japon, après la deuxième guerre mondiale, a dit ça, je pense que ça avait une force colossale ! Ce n’était pas rien, c’était la première fois qu’on parlait d’un art martial qui ne serait pas destiné à vaincre !

Je fais aussi du Ju Jitsu, dans l’optique d’une étude des origines de l’Aïkido, le but du Ju Jistsu c’est “maximum d’effet, minimum d’effort”, il s’agit de vaincre. Ça peut avoir son utilité en fonction du contexte, mais le but est clair. La spécificité de l’Aïkido réside dans ce positionnement de Maître Ueshiba qui a parlé de réconcilier le monde. Après il y a ses élèves, il y a Itsuo Tsuda (6) pour ce qui me concerne, qui vient en Europe et transmet ce qu’il a compris de l’enseignement de Maître Ueshiba, parmi les élèves d’Itsuo Tsuda il y a mon père, Régis Soavi, qui lui-même continue dans cette direction et va faire son propre chemin, et justement c’est une voie, c’est un chemin…

Aujourd’hui le corps est très oublié, coupé, nous sommes coupés de nos sensations, beaucoup de gens ne sentent plus s’ils ont faim, ou plus faim, s’ils ont froid ou chaud, il y a tout un rapport au corps qui s’atrophie. Nous vivons aussi dans une société où l’on bouge peu, où l’on se dépense beaucoup moins qu’à d’autres époques, de par nos activités, la mécanisation, etc. Quand on passe sa journée devant un ordinateur, qu’on prend le métro, la voiture, on a peu d’activité physique, corporelle, et les corps se rigidifient ou au contraire se ramollissent, voire il y a les deux en même temps : trop rigides sur certaines parties, trop mous sur d’autres, il y a des raideurs, des accumulations, et de toute façon quelle que soit la discipline, ça fait du bien d’avoir une activité où le corps peut bouger si c’est d’une façon respectueuse, qui lui permet de se libérer de ses tensions, de retrouver son équilibre et de retrouver une vraie force.

Séance d’Aïkido, 2019 – Dojo Scuola Della Respirazione, Milan

 

Il y a des disciplines qui abîment le corps plutôt qu’autre chose. Dans l’orientation de notre École d’Aïkido, il y a beaucoup d’attention portée à la respiration, à la posture, mais pas dans le sens d’acquérir une posture, plutôt dans celui de retrouver une posture juste qui corresponde à notre corps, à notre forme de corps, à notre état du jour, et qui en même temps ne soit pas un laisser-aller. Donc c’est une recherche, une redécouverte.
Tout ça compte pour l’état du corps, retrouver un moment où l’on respire, où l’on ne fait rien d’autre, où on ne se préoccupe pas de ses rendez-vous, ni de ce qu’on va manger le soir, ni d’aller chercher les enfants à l’école, ni du chien ni du salaire, on est juste là pour pratiquer. Là, maintenant.
On pratique aussi le Katsugen Undo (7) dans notre École, qui va dans la même direction, celle de permettre au corps de retrouver son propre équilibre et sa capacité à répondre aux déséquilibres de notre vie, les deux voies vont aussi répondre l’une avec l’autre. Faire concorder le temps, arrêter la spéculation intellectuelle, qui est tout le temps dans le regret du passé, et dans la spéculation sur le futur, revenir à aujourd’hui et maintenant.

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #7 : La non-violence ou le dépassement de la violence
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La Lanterne réalise régulièrement des interviews sur le thème du rapport à l’apprentissage et au travail, habituellement publiées sous la forme de courtes revues. L’échange avec Manon Soavi a donné lieu à une conversation dense qui nous a amenés à aborder différents sujets. L’ampleur du contenu de cet échange nous a donné envie, après transcription, de le poursuivre et l’approfondir avec Manon Soavi afin de le partager sous la forme d’un livre.
Pour commander le livre

Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020, à Toulouse, 10 rue Dalmatie - 31500.
Photo 1, 2, 3 : Jérémie Logeay
Photo 4 : Valentina Mele
  1. Régis SOAVI : né en 1951, fondateur de l’École Itsuo Tsuda dont il fut l’élève direct durant dix ans. Maître d’Aïkido et conférencier, il enseigne depuis près de cinquante ans en Europe. Auteur de nombreux articles publiés dans la presse sur l’Aïkido et le Seïtaï, il est également l’un des auteurs du livre Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps. http://www.ecole-itsuo-tsuda.org/regis-soavi/ []
  2. Kenjutsu : pratique avec un sabre d’entraînement en bois []
  3. Jo : pratique du bâton []
  4. Kunihiko TATSUZAWA : maître héritier de la ligne Jigo-ryu et 20Ème maître de Bushuden Kiraku ryu. Enseigne régulièrement à Tokyo et Kyoto. Tatsushi Saï, son élève, 21Ème maître de Bushuden Kiraku ryu, enseigne à Tokyo.
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  5. Morihei UESHIBA (1883-1969) : japonais, fondateur de l’Aïkido. En adaptant les techniques de combat ancestrales japonaises, il a contribué, avec Jigoro Kano et Gichin Funakoshi, à la conservation des arts martiaux menacés d’oubli par la modernisation de la société japonaise. Sa quête personnelle l’amena à modifier son approche martiale en « voie de l’harmonie », rejetant toute idée de compétition et combat.
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  6. Itsuo TSUDA (1914-1984) : japonais, philosophe, écrivain, maître d’Aïkido, technicien Seïtaï, auteur de neuf livres écrits en français et regroupés sous le titre commun École de la respiration. Il enseigna en Europe durant une dizaine d’années afin de diffuser ses idées sur le Ki à travers l’Aïkido et le Katsugen Undo. Sa pensée philosophique rassemble l’Occident et l’Orient, puisant ses racines notamment dans les enseignements recueillis auprès de maîtres tels que Haruchika Noguchi, Morihei Ueshiba, Marcel Mauss et Marcel Granet. Partant de sources si variées, Itsuo Tsuda relève un défi en proposant de considérer l’être humain au-delà du temps, du lieu et de la tradition : l’être humain en tant que tel, sans voiles. C’est une pensée philosophique qui contribue à l’évolution humaine.
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  7. Katsugen Undo : le Katsugen Undo ou « Mouvement régénérateur » tel que traduit par Itsuo Tsuda est décrit par Haruchika Noguchi comme un exercice du système moteur extrapyramidal. C’est une sorte d’éducation physique utilisant le mouvement involontaire. Un moyen pour restaurer la résilience du corps et la manifestation d’un travail interne que les êtres humains possèdent à l’origine. []