Hors-Cadre #5 : Diplômes et hiérarchie

 

La Lanterne : Tu n’es pas restée très longtemps au conservatoire, tu n’as pas de Diplôme d’État, comment le piano est-il devenu ton métier ?

Manon Soavi : J’ai terminé mon cursus au conservatoire, qui au final n’aura pas été très long, dix ans environ. J’ai fait beaucoup moins d’années que la plupart des gens. J’ai néanmoins obtenu ce qui s’appelait DEM (Diplôme d’Étude Musicale) en piano et accompagnement et qui clôture le cursus dans ces conservatoires.


Tout le monde dans ma classe passait le Diplôme d’État, parce qu’il en faut un pour enseigner.
C’est drôle une classe de conservatoire : on est un petit groupe, une dizaine à peine d’un niveau pré-professionnel, et tout le monde va tenter d’être celui qui fera carrière, tout le monde se prépare à être LE soliste et en même temps tout le monde anticipe son ratage en préparant son D.E., sachant que c’est la honte de devenir prof, personne ne le veut ! Pour moi c’était une aberration, donc j’ai dit :
– « Non, je ne vais rien préparer du tout, moi je n’aime pas enseigner – j’ai enseigné quand même – mais je ne vais pas passer trois ans à préparer un Diplôme d’État pour un truc que je ne veux pas faire !
– Oui mais, au cas où, tu comprends, il faut assurer ses arrières.
– Mais oui, mais tu comprends, au cas où dans trois ans, je me fais renverser par une voiture et c’est terminé… non je ne comprends pas et non je ne le ferai pas. »

Autrement dit, on a d’excellents techniciens, qui viennent passer un diplôme qui est destiné à enseigner et qui ne demande pas une telle maîtrise de technicité musicale. Ces excellents techniciens ne veulent pas être enseignants, ils veulent être musiciens solistes, mais ils vont quand même passer le diplôme, et ils écrabouillent ceux qui de toute façon ne sont pas assez bons techniquement pour faire carrière et qui voudraient être profs.

J’ai vu un prof qui est arrivé – un jeune prof -, il avait un poste à Boulogne, un très bon conservatoire, donc lui il avait réussi, et il a débarqué dans notre petite classe d’accompagnement parce qu’il était complètement dépressif parce que… il ne jouait jamais ! Il avait fait tout ça, et maintenant il était prof, et donc lui ne jouait plus ! Tout ça pour ça ? Ce sont des enfants qui ont commencé le piano à cinq ans, ils en ont vingt-cinq, ça fait vingt ans qu’ils font ça – tout ça pour en arriver là ?
Donc, je n’ai pas voulu passer le D.E., j’ai passé mes diplômes de fin d’étude des conservatoires parisiens. Mais je ne voulais pas continuer à étudier – étudier pour étudier – je voulais jouer du piano !

Quand j’étais dans ces classes donc, on avait tous une maîtrise suffisante pour faire tout un tas de choses et travailler. Parfois nos profs nous proposaient des plans, enfin, des choses qu’eux ne pouvaient pas faire, ou ne voulaient pas, soit parce que ce n’était pas payé, soit parce que c’était très très mal payé. Il fallait aller accompagner une chorale, une audition, une classe de danse, des trucs farfelus parfois… Ils nous en parlaient parce qu’ils pensaient que ça nous ferait une expérience réelle. J’ai vu pleins de gens de ma classe les refuser, au nom du fait qu’ils ne voulaient pas se faire exploiter.
Moi j’ai tout accepté. Enfin tout, presque tout, je veux dire… c’était notre métier, c’était le métier qu’on voulait faire, donc je l’ai fait. Je n’ai pas été payée, mais… mais je me suis fait une expérience, et un carnet d’adresses, et j’ai été rappelée, et puis rappelée par les amis des amis, et puis c’est comme ça qu’au fur et à mesure j’étais devenue musicienne.

J’ai travaillé, c’est tout… j’ai fait aussi beaucoup de plans foireux, des petites chorales en banlieue, des représentations – on est allés dans un collège, dans un gymnase avec un piano électrique pour jouer de l’opéra !… Mais je les ai faits. Et c’était une expérience de les avoir faits. C’est ça aussi être professionnel, c’est faire les choses aussi dans de mauvaises conditions, pas juste dire « Ben moi je ne joue pas s’il n’y a pas un piano Steinway demi-queue » …

Beaucoup de gens ont une vision que je trouve un peu étrange du respect. D’abord ils pensent que le respect que leur témoignent les autres – ou pas – impacte sur eux. Moi je pense que si on ne me respecte pas… cela concerne la personne qui manque de respect, pas moi. Je veux dire, si un chef d’orchestre, un chef de chœur, un chanteur imbu de lui-même ne te respecte pas, c’est son problème en fait. Pourquoi est-ce que ça m’atteindrait moi ? Donc ce n’est pas la peine de se battre pour avoir du respect. C’est… inutile en fait. Au mieux on peut décider qu’on ne retravaillera plus avec cette personne.
Surtout quand on est accompagnateur, parce que cette fonction effectivement est souvent considérée un peu comme subalterne : on accompagne le soliste. Mais bien souvent, les gens ne sont pas assez sûrs d’eux à l’intérieur, et du coup ils revendiquent, de jouer aussi leur partie, de jouer aussi leur solo, et quand c’est à leur tour, il faut qu’ils s’expriment. Moi je ne suis pas là pour m’exprimer, pour moi les artistes ne sont pas là pour exprimer eux-mêmes. Ils sont là pour faire le catalyseur, pour faire que la musique soit là. Et pour qu’il y ait la musique, il faut qu’il y ait un être humain, qui la matérialise.

S’il n’y a pas le calligraphe, il n’y a pas la calligraphie. S’il n’y a pas le musicien, il n’y a pas la musique. Donc je n’enlève rien à l’importance énorme du rôle qu’on a à jouer, et c’est pour ça qu’on travaille, pour techniquement avoir les capacités de transmettre cette musique. Bien sûr, on exprime nous-mêmes parce que, encore une fois, ça passe à travers nous, et quand il y a une musique qui évoque une certaine douleur, ou une musique qui évoque une joie, ça va passer à travers nous, et ça va résonner avec des événements de notre vie douloureux ou joyeux. Ça va prendre une forme. Mais ce n’est pas juste moi. C’est à travers moi.
La musique a été composée avant, elle repart ensuite dans le silence, et… je dirais que même les interprètes de musique improvisée – comme le jazz par exemple – bien sûr qu’ils s’expriment eux, mais c’est quelque chose d’autre qui passe à travers eux. Ils l’écoutent – pour moi en tout cas je le vois comme ça – ils l’écoutent et retranscrivent ce qui passe. Et ça prend une couleur qui leur correspond, bien sûr, une forme.

Par rapport au respect c’est un peu la même chose. Il est effectivement inutile de réclamer du respect à un chanteur. Inutile. Un chanteur par essence est l’instrument – c’est encore pire. Il est lui-même l’instrument.
J’ai connu des chanteurs qui n’étaient pas du tout prétentieux, j’en ai connu aussi qui étaient très prétentieux. Mais s’il y a quelqu’un de très prétentieux c’est inutile d’essayer de lui dire « J’existe quand même ! ». De toute façon il ne comprendra pas. Donc soit tu ne te mets pas dans cette situation, soit tu y vas – et tu essaies qu’il t’écoute. Mais pour qu’il t’écoute il faut d’abord commencer par l’écouter lui. Tu l’écoutes jusqu’au bout et quand il a fini, là, tu… l’ouvres. Mais ce n’est pas la peine d’essayer de jouer plus fort pour qu’il t’écoute – ça ne sert à rien, c’est inutile.

Mais voilà, j’ai trouvé que beaucoup de gens avaient des difficultés avec la hiérarchie. Ils ont l’impression que ça les rabaisse d’obéir. Je n’ai pas l’impression d’obéir. Quand on joue, on participe à une œuvre commune, on participe avec d’autres musiciens, les chœurs, les orchestres, un metteur en scène, donc quand on travaille ensemble, si ça fait deux heures qu’on joue, que le chef d’orchestre va leur faire répéter un truc tout seuls et que toi tu n’as pas à jouer, effectivement moi ça ne me gênait pas d’aller chercher un verre d’eau ou un café au chef d’orchestre. Mais il y en a certains qui disent « Non mais je ne suis pas la secrétaire ». Je ne vois pas en quoi je me rabaisse à aller chercher un verre d’eau. J’espère que si je suis moi-même en train de travailler depuis deux heures il y aura quelqu’un qui aura la gentillesse d’aller me chercher un verre d’eau – et je le remercierai et c’est tout.

Les rapports humains sont tels que même le fait de discuter sur un point d’interprétation musicale devient un enjeu de pouvoir, savoir qui aura raison sur l’autre. Ça ne m’atteint pas, je vois très bien le manège des personnes pour asseoir leur petit pouvoir, mais ce n’est pas parce que je vais les laisser avoir raison sur toute la ligne qu’ils vont avoir le moindre ascendant sur moi. Je sais très bien « céder sur toute la ligne » de manière à ce que l’autre se retrouve à avoir obtenu ce qu’il voulait superficiellement, mais que du coup il n’a plus aucun moyen de pression sur moi ! C’est déstabilisant pour les autres car ils ont l’habitude d’avoir une opposition ou une soumission, je ne fais ni l’un ni l’autre.

C’est que c’est toute notre société qui est basée sur des rapports hiérarchiques basés sur l’abus de pouvoir. Les gens pensent qu’ils vont se libérer de ça en luttant contre, en réclamant le respect, et que si ça ne rentre pas dans leurs fonctions ils ne vont pas le faire. Mais pour moi ce n’est pas comme ça que ça marche, il faut justement casser le cadre en disant « De toute façon je ne suis tellement pas dans votre cadre que ça ne fonctionne pas ». Tu es juste inattaquable, parce que de toute façon, tu peux me rabaisser, tu peux me demander des verres d’eau, tu peux me parler de façon irrespectueuse… et après ? Ça te donne un pouvoir sur moi ? Ça te donne un pouvoir sur moi, oui, si je suis femme de ménage, que je ne veux pas perdre mon boulot, que j’en ai besoin pour renouveler ma carte de séjour, que… c’est l’enchaînement de ça qui fait que du coup, oui, ça donne un pouvoir et que tu le subis.
Il y a des chefs d’orchestre qui ont été très insupportables, parfois j’ai décidé de ne plus travailler avec eux, mais je ne me suis jamais sentie vraiment… rabaissée. Peut-être qu’il y a eu des mauvaises expériences, mais c’était des expériences, voilà.

Mais bon, effectivement… le fait de ne pas avoir connu la soumission de l’école – c’est sûr – fait que je ne me soumets pas non plus… il y a un rapport de travail que je pose, peu importe ce que l’autre a comme rapport de travail, et s’il abuse, je vais sortir, simplement.
Mais j’ai vu beaucoup de gens surréagir pour des broutilles, et par contre quand on en arrive vraiment à de l’écrasement, à de l’abus de pouvoir ou autre, là ils deviennent incapables de réagir – et ils subissent.

Au final, c’est pareil, beaucoup de personnes s’inquiètent du fait que quand les enfants ne vont pas à l’école, ils ne connaîtront pas le système, ils ne connaîtront donc pas les ficelles, les codes qui leur permettront de survivre dans le monde du travail.
Alors, c’est complètement vrai, effectivement. Bon, d’abord, moi je l’ai vu, je suis quand même rentrée dans un système assez scolaire, et l’un dans l’autre, on finit par les comprendre les codes – on met un peu de temps, mais on les comprend à un moment donné. Et puis – surtout – je dirais que c’est justement peut-être parce qu’on ne les connaît pas qu’on arrive à travailler autrement, d’ailleurs à compétence égale c’est bien ma façon de travailler qui a été recherchée, c’est justement mon attitude différente qui m’a permis d’être appréciée dans le monde du travail, le fait d’être absolument fiable, sérieuse, à l’écoute des autres.
Mais c’est vrai aussi que nous vivons dans le monde et que la non-scolarisation ne doit pas être une bulle surprotectrice où, soit l’enfant règne en tyran, soit il est surprotégé de tout et s’affaiblit comme une plante qui ne connaît pas l’hiver. Dans ces deux cas, le jour où il s’agit de vivre par ses propres moyens, c’est très compliqué !

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #6 : Enseignement ou transmission
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La Lanterne réalise régulièrement des interviews sur le thème du rapport à l’apprentissage et au travail, habituellement publiées sous la forme de courtes revues. L’échange avec Manon Soavi a donné lieu à une conversation dense qui nous a amenés à aborder différents sujets. L’ampleur du contenu de cet échange nous a donné envie, après transcription, de le poursuivre et l’approfondir avec Manon Soavi afin de le partager sous la forme d’un livre.
Pour commander le livre

Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020, à Toulouse, 10 rue Dalmatie - 31500.
Photo 1, 2, 3, 4 :Jérémie Logeay