Hors-Cadre #4 : Vers un métier

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.
Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020 à Toulouse.

La Lanterne : Revenons sur ton parcours, tu n’as jamais été scolarisée mais tu as suivi des cours au conservatoire et es devenue pianiste, comment cela s’est déroulé ?

Manon Soavi : La première fois que j’ai joué du piano, j’avais trois ans. J’étais chez des gens, j’ai découvert le piano et je me suis mise à en jouer. À cinq ans, après des efforts financiers importants de mes parents, j’ai finalement eu un piano et j’ai ensuite refusé tout enseignement académique, ou non académique d’ailleurs ! Je ne voulais pas apprendre, je voulais jouer.

Manon à 12 ans

Donc j’ai joué comme ça sur mon piano comme je voulais jusqu’à mes 10 ans et demi où là, grâce à mes parents qui ont persévéré et à travers Arno Stern (1) dont je fréquentais l’atelier de peinture, nous avons finalement trouvé une méthode qui me convenait. Dans cette méthode, élaborée par le pianiste et pédagogue Jacques Grey (2), il ne s’agissait pas d’apprendre mais de jouer, directement. À partir de là, les choses se sont débloquées et j’ai commencé à apprendre tout un tas de choses, mais à apprendre en jouant moi-même.

Après, je suis passée par une école privée, la Schola Cantorum, pour rattraper le niveau demandé par les conservatoires, car onze ans c’est très tard pour commencer le piano par rapport à la société, puis j’ai pu entrer au conservatoire à l’adolescence, (vers quatorze ans je crois). Je me suis donc retrouvée dans un milieu extrêmement scolaire, avec concours, évaluations, options obligatoires, notes etc. mais c’était ma décision et je n’étais plus une enfant de six ans, ça fait une énorme différence. Ce qui m’a poussée à apprendre, à travailler, c’était toujours que je voulais être capable de jouer ce que j’entendais. Jouer ce que d’autres pianistes jouaient.

Et petit à petit, on en est arrivé à l’idée d’en faire mon métier. Il faut savoir que dans les conservatoires on survalorise le métier de soliste : c’est beaucoup d’appelés très peu d’élus, comme dans toutes les disciplines un peu élitistes, voire très élitistes. On met extrêmement en avant la réussite du soliste qui fait une carrière internationale. Sont très dévalorisés le travail de professeur, de musique de chambre, d’orchestre. C’est une spécificité assez française, ce n’est pas forcément comme ça dans les pays anglo-saxons ou en Allemagne, qui sont beaucoup plus orientés vers le plaisir de jouer ensemble.

Les conservatoires de musique classique, c’est un univers assez dur avec beaucoup de compétition et des rapports humains sans respect, sans écoute, des choses auxquelles je n’étais pas du tout habituée, le choc a été rude. Donc là aussi il a fallu que mes parents veillent beaucoup sur moi et sur le fait qu’à la fois je ne me fasse pas casser, qu’on ne me casse pas mon plaisir de jouer, et aussi son corollaire, c’est-à-dire que ça ne me monte pas trop à la tête non plus, que je ne me fasse pas prendre par l’illusion de devenir une star et de rêver d’une réussite qui risquait fort de se transformer en cauchemar très rapidement. Là encore, à côté de cet univers, le fait de travailler avec d’autres dans notre association, de partager la musique avec simplicité, était primordial pour mon équilibre. Il était essentiel que j’expérimente que la musique existait indépendamment des conservatoires, ils n’avaient pas la suprématie et j’ai pu le vérifier très rapidement grâce à cela.

Malgré tout certains de mes professeurs ont failli réussir à me casser parce que, quand j’avais à peu près dix-sept ans, c’était tellement dur que j’ai décidé d’arrêter le piano et que je ne jouerais plus. Il y avait une telle pression pour réussir, pour être meilleur techniquement, c’était tellement dur que c’était insupportable. Donc j’ai décidé d’arrêter. Évidemment mes parents ont à la fois accepté cette décision, sans dire « mais quand même tu as fait des efforts, tu as travaillé, c’est dommage », et en même temps ils savaient que ça me faisait souffrir d’arrêter et ils ont continué à chercher comment je pourrais reprendre ce que je voulais faire.

Il y avait une personne de notre entourage qui faisait du hautbois et qui jouait dans un conservatoire. Le piano particulièrement est très soumis à cette histoire de soliste parce qu’il n’y a pas de poste en orchestre, par contre quand on fait du hautbois, bien qu’il y ait cette pression élitiste du soliste, il y a quand même plus de place pour la musique d’ensemble. Cette personne avait un professeur, Hervé Lenoble, qui était différent, un peu marginal. Mon père m’a proposé de reprendre, mais cette fois de ne jouer qu’en musique de chambre avec ce professeur. Hervé Lenoble m’a fait confiance, m’a soutenue, je lui dois d’avoir pu reprendre le piano. En retrouvant le fait de jouer du piano avec des gens, d’être dans l’activité, j’ai pu ensuite reprendre des cours de piano, des cours d’accompagnement, et continuer mon cursus.

Malgré tout, mes professeurs, de piano, d’accompagnement, des disciplines théoriques, chant, direction d’orchestre etc, m’ont tous apporté, ils m’ont soutenue dans l’ensemble et chacun d’eux, même en étant durs, ont fait de moi ce que je suis aussi. J’étais à un âge où j’avais un besoin crucial de rencontrer le monde, de m’y confronter et de devenir capable. Capable de quoi, dans mon cas ce fut la musique, mais j’avais surtout besoin de trouver une place, d’avoir une compétence qui soit reconnue par les autres.

Il y a alors eu une rencontre qui a été décisive, c’est la rencontre avec Jean Koerner (3) qui était le grand ponte de la classe d’Accompagnement Instrumental au piano du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.

Il était connu comme étant un peu fou. C’était quelqu’un qui avait une sorte de bégaiement parce que son cerveau allait trop vite. Il pensait plus vite qu’il ne parlait et il était connu pour adorer certains élèves, et en casser complètement d’autres. Les rumeurs qui circulaient sur lui dans les classes étaient que c’était à la fois un monstre et à la fois un génie, bien sûr parce qu’évidemment c’était un génie ! C’était quelqu’un qui avait des capacités de faire des choses incroyables, il avait aussi complètement transformé la classe d’accompagnement qui n’était plus une classe où on accompagne le chanteur, le soliste, comme un emploi subalterne, au contraire, il fallait faire de la réduction d’orchestre, c’est-à-dire jouer tout un orchestre sur un piano, et puis être capable de jouer des partitions inconnues du premier coup, tout en comptant à l’envers à partir de 397. Bref tout faire dans tous les sens. C’était très dur. Évidemment il y a des concours pour entrer au CNSM, mais ça avait la réputation d’être assez inaccessible.

Et un jour j’arrive à un examen. Je n’étais pas encore au niveau mais je pouvais commencer à envisager d’entrer dans cette classe un jour. Mais ce jour-là j’étais malade, vraiment très malade, pas malade parce que j’étais stressée cette fois, parce que ça m’est arrivé, mais parce que j’étais malade. Et évidemment en plus j’étais stressée. Et puis voilà, c’est un concours, ce sont les meilleurs qui passent, des conditions vraiment très sympa !!… J’arrive et je découvre les noms des personnes qui sont dans le jury. Il y a un papier affiché et là, je vois parmi les noms celui de Jean Koerner. J’étais catastrophée, parce qu’en plus, il avait la réputation d’avoir une mémoire d’éléphant et donc si on se plantait une fois devant lui, quand on allait vouloir passer le concours même X années après, il allait se souvenir de vous. Je me suis dit : « Oh là là… ». Bon, de toute façon il n’y avait rien à faire, il fallait que je passe si je voulais rentrer dans la classe supérieure, voilà c’était comme ça. Donc j’ai fait les épreuves en me disant : « De toute façon je fais ce que je peux ».
Je l’ai fait. À la fin de la journée, on était en train d’attendre les résultats et tout à coup Jean Koerner vient chercher un café à la machine à café. Je ne savais même pas s’ils avaient fini de délibérer ou non. Il vient me voir et me dit : « Vous voudriez travailler avec moi ? ». Alors là j’ai dit : « Euhh !! Ben oui ! Évidemment ! », c’était la seule réponse possible. Et il me dit : « Vous avez une qualité que n’ont pas les autres, vous écoutez. Vous écoutez celui qui joue, celui que vous accompagnez, vous savez prendre la parole quand c’est à vous et écouter et accompagner vraiment ». Il m’a donné son numéro de téléphone et c’est comme ça que j’ai commencé à suivre les cours de J. Koerner. Il m’a donné une chance folle d’accéder ainsi à ses cours, bien mieux que de réussir le concours d’entrée !

C’est vrai qu’il était un peu dingue. Mais ses cours étaient toujours surprenants. D’un côté on pouvait avoir peur, de l’autre côté il était très gentil. Et même s’il pouvait être très dur, il n’a jamais été dur comme pouvaient l’être d’autres enseignants qui ont été cassants. Ce n’était pas du tout ça. Bien sûr il était dur mais parce que la musique était exigeante, la musique était là d’abord, c’était pour la musique. C’est une des expériences les plus marquantes que j’ai vécues et il y a des choses qu’il m’a dites qui sont restées, qui m’ont accompagnée toute ma vie de pianiste et dont je me rappelle encore.

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #5 : Les diplômes
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La Lanterne réalise régulièrement des interviews sur le thème du rapport à l’apprentissage et au travail, habituellement publiées sous la forme de courtes revues. L’échange avec Manon Soavi a donné lieu à une conversation dense qui nous a amenés à aborder différents sujets. L’ampleur du contenu de cet échange nous a donné envie, après transcription, de le poursuivre et l’approfondir avec Manon Soavi afin de le partager sous la forme d’un livre.
Pour commander le livre

Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020, à Toulouse, 10 rue Dalmatie - 31500.
Photo 1 : archive de Manon Soavi
Photos 2, 3 : Jérémie Logeay

  1. Arno STERN : né le 23 juin 1924 à Kassel (Reich allemand), aujourd’hui de nationalité française, il est le découvreur du Jeu de Peindre et de la Formulation, inventeur du Closlieu et de la table-palette. https://www.arnostern.com/fr/ []
  2. Jacques GREYS : pianiste, pédagogue et compositeur, décédé en 2019, il a consacré sa vie à rendre l’accès à la musique plus simple et mis au point la méthode La musique en clair. https://jacquesgreys.jimdo.com/jacques-greys/ []
  3. Jean KOERNER (1946-2010) : musicien, pianiste, compositeur, professeur de la classe d’Accompagnement Instrumental au Conservatoire National de Musique de Paris []