Hors-Cadre #3 : La liberté des enfants

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.
Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020 à Toulouse.

La Lanterne : Tu n’as pas été scolarisée, aujourd’hui tu es mère d’un enfant de presque huit ans, quel rôle joue la notion de liberté pour toi ?

Manon Soavi : Il faudrait arriver à définir ce qu’est la liberté… On peut reparler des hommes préhistoriques : est-ce que les hommes préhistoriques étaient libres ? Mais libres de quoi ? S’ils ne chassaient pas il n’y avait pas à manger, et au Moyen-âge c’était pareil… est-ce qu’on peut considérer les aristocrates comme plus libres parce que plus libres de faire leurs choix ? Mais leur liberté était conditionnée par leur classe. Est-ce que les paysans ou autres étaient plus libres ? Moins libres ? En fait ça dépend du point de vue. Ça dépend de ce que nous pensons être la liberté…
Qu’est-ce que ça veut dire être libre ?

Manon à 5 ans

Est-ce que l’Amérique, où tout le monde a le droit d’avoir un flingue, est « le pays de la liberté » ? Qu’est-ce que c’est que la liberté ? Que tout le monde ait un flingue ? Ou que personne n’en ait ? Nous vivons dans un pays où personne n’a le droit d’avoir une arme à feu sauf l’armée et la police qui eux ont le droit de tirer…
Qui est libre ? Qu’est-ce qui détermine si on est libre ou pas ? On a quand même des grands hommes qui ont parlé d’avoir découvert la liberté tout en étant en prison ! Privés de la liberté de se mouvoir, de faire quoi que ce soit, ils ont découvert la liberté intérieure. Itsuo Tsuda (1) a quitté sa famille à seize ans pour chercher la liberté de penser et il a terminé en parlant de la liberté intérieure, je trouve ça très révélateur de son parcours ! Qu’est-ce qu’être libre ? Existe-t-il un être humain sur terre qui a été libre ? Je ne sais pas, peut-être, mais libre par rapport à quoi ?
On est tous libres, en fait, tous… mais on ne s’en rend pas forcément compte. Ou bien aucun de nous n’est libre. C’est dans Zorba le Grec (2)) qu’il y a celui qui dit « Je suis libre moi ! » et Zorba lui répond « non, tu as juste une corde plus longue que les autres ». Peut-être…

Maître Noguchi (3), fondateur du Seïtaï (4), a écrit que chacun est comme un oiseau qui a besoin de déployer ses ailes, mais si on est dans une cage, chaque fois qu’on essaye, on se blesse. Si l’oiseau n’est pas dans une cage il est libre parce qu’il peut voler, certes, mais il est contraint de chercher sa nourriture, de se reproduire, ce qui est aussi une contrainte.
Aujourd’hui, nous, êtres humains, en sommes arrivés au stade où on peut décider d’avoir des enfants ou pas. Nous en sommes fiers, mais peut-on vraiment être sûrs que la décision d’avoir un enfant est une décision, ou est-ce que ça répond à un instinct, comme pour les oiseaux ou les chats ?
Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui nous disposons des moyens, si on ne veut pas d’enfant, de ne pas le faire, de ce point de vue-là, surtout en tant que femme, je dis que c’est quand même une grande avancée ! Maintenant, il ne faut pas non plus s’illusionner… Pour l’oiseau, la reproduction est une contrainte : il faut faire le nid, couver, aller chercher à manger… Donc l’oiseau est-il libre ? On sait que le piaillement des petits oiseaux est quelque chose qui contraint le parent à aller chercher à manger. Les pleurs d’un bébé, ça contraint totalement le parent à chercher une solution, parce que c’est tellement insupportable ! C’est fait pour ça physiologiquement, c’est une contrainte, bien-sûr il y a des gens qui arrivent à s’insensibiliser suffisamment pour ne pas répondre à cette contrainte. Les oiseaux n’y arrivent pas !

Je pars du principe que nous sommes libres, les enfants sont libres, moi je suis libre, et chacun de nous est libre. Maintenant, si on veut manger, être au chaud, faire des choses, il faut s’organiser. On ne peut pas laisser le bébé tout seul dehors, et lui dire « tu es libre maintenant », il ne peut pas survivre. On est obligé de lui donner à manger, de le mettre au chaud, et de lui donner un endroit sûr, etc., ce sont des contraintes, qui vont entraver cette liberté complètement théorique qui n’existe pas. Si on laisse la fenêtre ouverte alors que le chauffage est allumé, c’est débile, donc on ferme la fenêtre. Pour moi la contrainte est liée à la nécessité.

On revient à cette histoire d’activité, on fait une activité parce qu’il y a une nécessité intérieure à la faire, on ne sait pas pourquoi on fait ça. À la fois on y trouve du plaisir, à la fois il y a des moments où ce n’est pas du tout plaisant !
Je me souviens d’un homme qui expliquait lors d’un repas qu’il venait de Bretagne, qu’il adorait les pommes, qu’il en achetait tout le temps. Parfois, il tombait sur des pommes qui n’étaient pas bonnes, il était déçu, mais il adorait tellement ça qu’il en rachetait d’autres la semaine suivante. C’est un peu ça un métier, une activité… on ne peut pas s’empêcher de la faire, à des moments ce n’est pas bon, ce sont des mauvaises expériences, on se dit « ah, c’est nul ! » et pourtant on recommence, on y revient…
Il y a des moments où on se dit « super ». Et c’est pareil pour moi, la nécessité intérieure, pour protéger un bébé, pour lui permettre de vivre, de grandir dans un endroit… il y a des tas de contraintes qui viennent de cette nécessité.

Je crois que si les contraintes viennent de la nécessité, elles sont acceptées, parce qu’elles ont un sens, ça peut être un sens qu’on explique quand on est plus grand. Évidemment ça demande que les parents fassent un effort de cohérence et de réflexion, pour se poser la question de pourquoi on ne peut pas faire ça, ou pourquoi on doit faire ça de cette manière, et qu’ils ne se contentent pas de dire « c’est interdit, touche pas ! » Parce que « c’est interdit, touche pas ! » ne représente pas une nécessité, en revanche dire « on ne touche pas la prise parce que c’est dangereux, si tu la touches, tu meurs… », il y a une nécessité, il ne faut pas qu’il la touche. Ça demande aux parents une cohérence. Après il y a des choses auxquelles on ne touche pas parce qu’on y tient, on ne touche pas à ce bibelot super fragile « parce qu’il vient de ma grand-mère, et que j’y tiens vraiment beaucoup… » voilà, c’est tout. Là encore il y a une nécessité, c’est une chose à laquelle on tient.
Évidemment ça veut dire qu’il faut faire la même chose quand l’enfant fabrique quelque chose, plus tard, et qu’il ne veut pas qu’on démonte son truc super important qu’il a fabriqué et qui est en plein milieu du salon, oui, ça veut dire qu’il faut respecter ça, mais souvent l’illusion de liberté moderne, c’est qu’on va respecter la construction qui est en plein milieu du salon et qui empêche de passer, les parents vont respecter ça chez l’enfant, mais ils ne vont pas oser dire que « le téléphone de papa, on ne joue pas avec… le livre il faut faire attention… » parce qu’ils vont avoir l’impression que faire ça, c’est arrêter la liberté de l’enfant. Oui et après ?
L’enfant arrête aussi notre liberté à pleins de niveaux, en naissant déjà il arrête notre liberté à pleins de niveaux ! On est d’accord, c’est nous qui l’avons voulu !

Aujourd’hui, on dit qu’il faut considérer les enfants comme des personnes, qu’il faut les traiter sans rapport hiérarchique etc. Je suis d’accord. Mais ce qui se passe trop souvent c’est l’inverse, on finit par créer une situation où les enfants respectent moins les parents. Il faut juste respecter tout le monde : les parents, le chien, les enfants… chacun en fonction de ce qu’il est, de sa nécessité intérieure. C’est ridicule de mettre un bonnet à un chien ou de le coucher dans un lit, ça ne lui correspond pas ! Donc il y a des choses qui correspondent aux adultes, des choses qui correspondent au chien, des choses qui correspondent au bébé, aux enfants, il faut que ce soit en cohérence, et je pense que si c’est en cohérence la plupart des choses ne sont pas une opposition entre contrainte et liberté, c’est juste la vie, c’est tout, et la vie est comme ça.

Souvent les adultes ne savent plus ce qu’est la vraie liberté, ils ne comprennent pas qu’être libre c’est être totalement responsable de ses actes. Je suis libre d’être responsable, d’être moi-même et de vivre en interaction avec la société qui m’entoure. Être libre c’est à l’intérieur de nous-mêmes, quelles que soient les contraintes environnantes. Les enfants sont égocentrés et c’est normal, c’est à nous de les guider vers la capacité de dépassement et de continuité nécessaires à une réelle réalisation d’eux-mêmes. Je suis tout à fait d’accord avec les idées développées par Matthew B. Crawford (5) qui démontre à quel point nous avons une conception abstraite et réductrice de la liberté qui permet la manipulation marchande de nos choix et appauvrit notre rapport au monde. À l’heure des images de synthèse et des substituts de toutes sortes à nos frustrations, garder un contact avec le réel est un enjeu majeur de l’éducation des enfants.

Ce qui se passe c’est que l’école représente une contrainte absolue et absurde, absurde dans la mesure où elle n’a pas de sens. Elle a un sens très théorique et officiel : apprendre des choses. En pratique, il faut surtout garder les enfants pendant que les parents travaillent. Elle a une cohérence théorique qui est de leur apprendre des choses qui leur serviront un jour dans vingt ans pour un hypothétique métier, ou une inscription à Pôle emploi, et rien du tout ! Ça c’est complètement théorique ! La réalité c’est que pour un enfant l’école est absurde, n’a pas de sens. Elle peut en avoir un : les mauvaises notes ou les bonnes notes, et cela a un impact direct sur d’éventuelles punitions ou réactions des parents. C’est un système carcéral : on met les enfants ensemble pendant un nombre d’heures, et à l’intérieur de ça ils n’ont pas de droits. Il faut demander l’autorisation pour aller faire pipi, demander l’autorisation pour ceci, demander l’autorisation pour cela, c’est un système carcéral, pour moi il n’y a pas d’autre mot.

Là encore, peut-être que si on voyait la réalité telle qu’elle est, on pourrait l’améliorer mais on blablate, on parle autour de pleins de choses…. Si on voyait l’école vraiment comme « il faut mettre les enfants quelque part pendant que les parents travaillent », on pourrait peut-être discuter intelligemment de ce que peuvent faire les enfants pendant que les parents travaillent, pourquoi pas ? Mais pour ça il faudrait arrêter cette langue de bois qui dit qu’on les prépare, qu’on leur apprend quelque chose. Il faudrait arrêter de se voiler la face sur le fait que l’école est fondamentalement conçue pour formater les individus selon les besoins de la société, point. Je ne sais plus qui a dit que les enfants apprenaient malgré l’école, c’est un peu ça… malgré l’école il y a des apprentissages qui restent.

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #4 : Vers un métier
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La Lanterne réalise régulièrement des interviews sur le thème du rapport à l’apprentissage et au travail, habituellement publiées sous la forme de courtes revues. L’échange avec Manon Soavi a donné lieu à une conversation dense qui nous a amenés à aborder différents sujets. L’ampleur du contenu de cet échange nous a donné envie, après transcription, de le poursuivre et l’approfondir avec Manon Soavi afin de le partager sous la forme d’un livre.
Pour commander le livre

Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020, à Toulouse, 10 rue Dalmatie - 31500.
Photo 1 : archive de Manon Soavi
Photos 2, 3 : Jérémie Logeay

  1. Itsuo TSUDA (1914-1984) : japonais, philosophe, écrivain, maître d’Aïkido, technicien Seïtaï, auteur de neuf livres écrits en français et regroupés sous le titre commun École de la respiration. Il enseigna en Europe durant une dizaine d’années afin de diffuser ses idées sur le Ki à travers l’Aïkido et le Katsugen Undo. Sa pensée philosophique rassemble l’Occident et l’Orient, puisant ses racines notamment dans les enseignements recueillis auprès de maîtres tels que Haruchika Noguchi, Morihei Ueshiba, Marcel Mauss et Marcel Granet. Partant de sources si variées, Itsuo Tsuda relève un défi en proposant de considérer l’être humain au-delà du temps, du lieu et de la tradition : l’être humain en tant que tel, sans voiles. C’est une pensée philosophique qui contribue à l’évolution humaine []
  2. Kazantzakis N., Alexis Zorba, Editions Babelio (1946 []
  3. Haruchika NOGUCHI (1911-1976) : japonais, fondateur du Seïtaï. Commençant à exercer comme guérisseur dès son enfance, H. Nogughi étudie en autodidacte toutes les méthodes thérapeutiques orientales et occidentales. Dans les années cinquante, H. Noguchi change complètement d’orientation. A travers son expérience pratique et ses études personnelles, il arrive à la conclusion qu’aucune méthode de guérison ne peut sauver l’être humain. Il abandonne alors la thérapeutique, conçoit l’idée de Seïtaï et le Katsugen Undo. La santé est une chose naturelle qui ne requiert aucune intervention artificielle. La thérapeutique renforce les rapports de dépendance. Les maladies ne sont pas des choses à guérir, mais des occasions dont il faut profiter pour activer l’organisme et le rééquilibrer. Il décide donc d’arrêter de guérir les personnes et de propager le Katsugen Undo, et yuki, qui n’est pas la prérogative d’une minorité, mais un acte humain et instinctif. En 1956, il crée l’Institut Seïtaï. Dès juin 1948, il a commencé à publier la transcription de ses conférences en fondant le magazine Zenseï []
  4. Seïtaï (整体) : philosophie mise point par Haruchika Noguchi au Japon dans les années 50. Le terme signifie « corps positionné avec justesse » ou « terrain qui réagit ». Le Seïtaï repose sur le postulat fait par Noguchi que le corps a une capacité naturelle à se rééquilibrer de façon à assurer son bon fonctionnement []
  5. Matthew B. CRAWFORD : philosophe et réparateur de motos, il vit à Richmond et enseigne à l’université de Virginie. Auteur de L’éloge du carburateur, Editions La Découverte. 2010. et Contact – Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, Editions La Découverte. 2019 []